Cher ami Straus-Kahnien,
Tout d’abord, et bien que je sois d’abord effrayé par la souffrance présumée de la présumée victime, je ne peux refréner les sentiments humains de compassion envers une personne auquel il faut bien admettre que j’avais un attachement, et qui se retrouve, à tort ou à raison, vivre une chute vertigineuse. Ce qui semble être une contradiction n’est en fait qu’une ambivalence profondément humaine, que personne ne peut honnêtement dénier.
Mais aujourd’hui il me semble urgent de t’adresser trois mises en garde qu’habituellement nous réservions à nos contradicteurs.
Croire au complot est un délit intellectuel
Dominique Strauss-Kahn et les forces qui l’entouraient ont bâti des mouvements et des organisations qui portent haut une idée bien particulière de la gauche : une gauche qui affronte la réalité telle qu’elle est pour permettre à chacun de mieux vivre demain. Cette gauche fondamentalement progressiste, pétrie de pragmatisme et de volontarisme, rappelle à tous ceux qui s’en disent porteur, que la dénégation de la réalité est néfaste pour tous. Affronter la réalité, c’est donc cela qui nous plait dans ce que disait jusqu’à il y a peu Dominique Strauss Kahn. Nous ne pouvons aujourd’hui renier cet enseignement. Comment nier tout ce en quoi nous croyons sous prétexte que l’épreuve que nous traversons en tant qu’amis est douloureuse ?
La réalité est telle qu’elle est, Dominique Strauss Kahn est suspecté d’avoir violé une femme de ménage dans un hôtel, et c’est là toute la réalité dont nous disposons. Point de complot révélé jusqu’ici, point de forces obscures téléguidant la jeune femme par-dessus l’atlantique, point d’ennemis sournois. Les ennemis de Dominique Strauss Kahn l’ont toujours affronté au grand jour, parce que c’est au grand jour que Dominique Strauss Kahn les attaquait. On ne peut sérieusement se dire progressiste sans refuser systématiquement toute théorie du complot.
Les idées survivent aux hommes
Nous croyons toujours que les congés payés sont une bonne idée, pourtant Léon Blum n’est plus là. Nous pensons toujours que la peine de mort est une absurdité, mais François Mitterrand n’est plus là non plus. Les idées ont une vie bien plus longue que celle de ceux qui essaient de les porter, de les promouvoir, et de les matérialiser. Prendre l’homme pour l’idée est un travers révoltant, aussi révoltant que la fanfaronnerie de Nicolas Sarkozy pour avoir fait chuter Le Pen, sans se rendre compte qu’il en a fait prospérer les idées parmi nos concitoyens. Là encore, rien ne justifierai qu’aujourd’hui nous nous conduisions comme ceux que nous dénonçons. L’idée d’une gauche progressiste, pragmatique, qui affronte la réalité telle qu’elle est, pour emmener la collectivité entière vers un meilleur avenir n’est pas morte dans une sordide chambre d’hôtel. Cette idée, elle prospère dans les rangs du parti socialiste, dans les rues, les journaux et les blogs, et nous devons fidélité à cette idée, bien plus qu’à un homme.
Si l’on croit en une idée, on la porte
Les primaires s’annoncent, et disons-le, il serait dangereux qu’aucun candidat ne porte ces idées au sein de cette compétition. Cette compétition doit être le lieu d’exposition de ces idées pour convaincre toujours plus de socialistes, et toujours plus de français. Les circonstances tourmentées dans lesquelles se présente ce scrutin ne doivent pas vous faire renoncer à l’essentiel : faire avancer la gauche vers la réalité, pour faire avancer la France entière. Pierre Moscovici que nous connaissons, dont les valeurs humaines ne sont pas à démontrer, et dont les qualités d’homme politique ne font de doutes pour personne, est sans ambiguïté le meilleur porteur de ces idées qu’il y ait aujourd’hui. Il n’a d’autres choix que de porter sa candidature aux primaires socialistes, pour y porter le verbe du progrès et du pragmatisme, en emportant dans son sillage l’adhésion des socialistes, et pourquoi pas, de la France.
Cher ami,Face à une réalité si crue et si sordide,
Je te rappelle à tes obligations de conscience, qui dépasse la compréhensible peine des amitiés sincères.
En toute amitié.

